A Nozières, le 27 juillet 1828, un crime a été commis et ce crime a eu un certain retentissement dans le Haut Vivarais car il a été relaté par un écrivain. En effet Jean Baptiste CHAMPAGNAC 1798-1858, écrivain français du XIX ème siècle, littérateur, auteur prolifique de manuels pédagogiques moraux et de récit de voyages pour la jeunesse, a rédigé cette histoire dans son livre Chronique du crime et de l'innocence : recueil des évènements les plus tragiques commis en France depuis le commencement de la monarchie jusqu'à nos jours (livre édité à Paris en 1834).
Voici sa version des faits :
Une jeune fille nommée Rosalie DUSSER était au service des époux BAUDY, propriétaires d'une métairie située sur le territoire de la commune de Nozières (Ardéche). Un cousin de cette jeune fille, ANTOINE était domestique dans la même maison. Tous deux semblaient devoir vivre en bonne intelligence, à raison de l'étroite parenté qui les unissait ; mais l'amour, ou plutôt une passion grossière et brutale, vint semer la division entre eux. ANTOINE fit de libertines propositions à sa cousine qui les repoussa ; et, dès ce moment, celle ci eut de graves sujets de se plaindre de son parent à ses maîtres. Les indécentes libertés qu'il prenait sur elle , les violences répréhensibles auxquelles il avait recours n'étaient pas de nature à le faire aimer de Rosalie. Il alla même plusieurs fois jusqu'à lui adresser des menaces. On l'entendit un jour dire à sa cousine d'une voix effrayante : Tu me fuis, mais tôt ou tard, tu me le paieras !
Par suite de l'effroi que lui causaient ces menace réitérées, Rosalie se vit forcée d'informer ses maîtres de la conduite d'ANTOINE ; et déclara que s'ils le gardaient chez eux, elle se verrait dans la nécessité de quitter leur service. Les époux BAUDY, qui n'avaient qu'à se louer de la manière d'être et du travail de Rosalie, n'hésitèrent pas à congédier ANTOINE dont ils étaient d'ailleurs fort mécontents, et ne lui laissérent pas ignorer la cause de cette mesure de rigueur. ANTOINE chercha à se placer dans différentes maison ; mais sa mauvaise réputation l'empêcha de réussir dans ses démarches pour cet objet. Il revint auprès des époux BAUDY, les conjurant de le reprendre. Ceux-ci n'y consentirent qu'après beaucoup de difficultés et par pure compassion ; mais ils lui firent promettre formellement qu'il ne persécuterait plus sa cousine comme par le passé.
Dès ce moment, ANTOINE n'eut plus pour Rosalie que des regards de haine et de ressentiment. Déjà, sans doute, il méditait des projets de vengeance, comme il est permis de le croire par les faits dont nous allons parler.
Quelques jours avant le 27 juillet 1828, ANTOINE chercha à se procurer de la poudre et du plomb pour charger son fusil. Il s'adressa à un voisin, nommé Romain BETTON, et le pria de lui donner deux coups de plomb, en échange d'une petite quantité de poudre, qu'il lui offrit. BETTON y consentit. Quelques jours après, ANTOINE alla de nouveau trouver BETTON et lui demanda deux onces de poudre, en lui disant qu'il avait l'intention d'aller à la chasse, qu'il avait sept travers de doigt de charge. Pendant la journée du dimanche 27 juillet, il entra dans le grenier à foin de BETTON ; celui-ci, qui s'y trouvait, lui demanda s'il avait été à la chasse, et s'il avait tué quelque chose. ANTOINE lui répondit qu'il n'avait pas tiré, n'ayant vu que de petits oiseaux qui ne valaient pas le coup. Cependant, ce même dimanche, Rosalie DUSSER était partie pour aller garder les bestiaux dans le bois de Chambasse ; elle les ramenait habituellement à la ferme à huit heures du soir. Mais cette heure était déjà passée qu'elle n'avait pas reparu. Ses maîtres l'attendirent quelque temps, sans concevoir d'abord la moindre inquiétude sur ce retard inaccoutumé. Enfin, ne la voyant pas revenir, ils se dirigèrent vers le bois de Chambasse ; il ne tardèrent pas à concevoir de tristes pressentiments. Les vaches, cédant à leur instinct et à leur habitude journalière, avaient senti qu'il était l'heure de la retraite, et reprenaient seules le chemin de l'étable ; plus loin, gisait sur l'herbe le cadavre de l'infortunée Rosalie ; ses membres conservaient encore un reste de chaleur ; les époux BAUDY espérèrent un moment qu'ils pourraient la rappeler à la vie ; mais tous leurs efforts furent inutiles ; la mort avait irrévocablement marqué sa victime.
Les époux BAUDY instruisirent aussitôt de cet horrible événement toutes les personnes qu'ils rencontrèrent sur leur passage. Romain BETTON l'apprit un des premiers ; et, se rappelant avoir entendu sur les huit heures ou huit heures et demi du soir, tirer deux coups de fusil dans la direction qu'on lui indiquait, il courut au bois de Chambasse, et reconnut, à quelques pas du cadavre de Rosalie DUSSER, le fusil d'ANTOINE, brisé et séparé en plusieurs morceaux. Déjà, sans que l'on connût cette dernière circonstance, des soupçons planaient sur ANTOINE, et les époux BAUDY le regardaient comme l'auteur du crime.
Les magistrats et les mèdecins, appelés sur les lieux, constatèrent que Rosalie DUSSER avait été tuée de deux coups de feu, dont l'un avait pénétré dans une épaule et fracturé l'omoplate, et l'autre brisé l'épine dorsale, en pénétrant par le dos. De fortes contusions, que l'on remarqua sur la tête et sur plusieurs parties du corps de la victime attestaient que l'assassin lui avait porté plusieurs coups avec la crosse de son fusil, dont on retrouva les fragments à dix pas du cadavre, et sur laquelle on vit des cheveux et du sang.
ANTOINE fut arrêté, et avoua immédiatement toute l'horrible vérité. Il convint qu'il avait passé toute la soirée du dimanche dans le bois de Chambasse, et même qu'il s'y était rendu avec de très mauvais desseins. Il déclara « qu'il en voulait depuis longtemps à Rosalie, soit parce qu'elle refusait d'écouter ses propositions, soit parce qu'elle lui reprochait d'avoir l'intention de la mettre dans l'embarras, comme il l'avait sans doute fait à l'égard de bien d'autres. » Il ajouta « qu'il avait voulu mettre à exécution le projet qu'il avait formé depuis plusieurs jours, de la blesser d'un coup de fusil pour lui faire peur ; qu'il lui dit, en la rencontrant, de faire le signe de la croix, et que, Rosalie s'étant mise à pleurer, il lui tira, à quelque pas de distance, un premier coup de fusil qui ne la renversa pas ; qu'alors elle se mit à courir en lui disant qu'on lui ferait faire la même fin qu'il lui faisait faire à elle même ; que, réfléchissant aux conséquences que pourrait avoir pour lui la déclaration de cette fille, il se décida à lui tirer un second coup qui la renversa ; qu'il lui porta encore un coup de la crosse de son arme sur la tête, jeta ensuite cette même arme sur le corps de Rosalie qui ne faisait alors aucun mouvement et s'enfuit ».
ANTOINE persista dans ses aveux pendant tout le cours de l'instruction. Devant la Cour d'assises de l'Ardéche, où il fut traduit en septembre 1828, il montra d'abord beaucoup d'hésitation et de frayeur ; il promenait des yeux égarés et stupides sur tout l'auditoire. Cependant, il répondit bientôt avec plus d'assurance ; il reconnut pour vrai tout ce qui avait été rapporté par les témoins, et confirma, par de nouveaux détails, tout ce que relatait l'acte d'accusation.
La Défense ne pourait rien tenter en faveur d'un semblable prévenu. Aussi l'avocat crut il devoir s'en rapporter pleinement à la sagesse des jurés. Déclaré coupable, après une courte délibération, ANTOINE fut condamné à la peine de mort, et la Cour ordonna que l'exécution aurait lieu sur la scène même du crime.
ANTOINE ne manifesta aucune émotion en entendant la fatale condamnation. L'arrêt de mort fut exécuté peu de jours après, car le condamné avait refusé de se pourvoir en cassation.
Sur l'acte du jugement du 22 septembre 1828, il est fait une description d'Antoine 28 ans, domestique, natif de la commune de Désaignes, habitant Nozières ; taille 1,58 m, cheveux et sourcils chatain foncé, front relevé, yeux rond, nez gros et aquilin, grande bouche, grosses lèvres, menton à fossettes, visage ovale, teint brun, une tache noire entre le sourcil et la paupière gauche, la main droite pleine de verrues. Il a été condamné pour crime avec préméditation et guet apens. L'exécution capitale n'a pas eu lieu sur la scène même du crime mais au chef lieu de canton à Lamastre le 5 décembre 1828 entre 11 heures et midi.Cela a été la dernière exécution publique sur le canton de Lamastre.