Les carnets du Doux

LE LAIT DES AUTRES

Les enfants de Lyon en nourrice à Nozières et dans le Vivarais

 

En consultant les registres d'Etat Civil de Nozières et plus précisément les actes de décès, j'ai été surpris par les décès d'enfants nés à Lyon et placés en nourrice dans les familles nozièroises.

L'institution organisatrice
Ces enfants, trouvés ou abandonnés, étaient confiés aux Hospices civils de Lyon (Hôtel Dieu et La Charité) puis après 1869 au Service des Enfants Assistés du département du Rhône qui prend le relais progressivement. La Charité devient à ce moment là un hospice dépositaire.
  En 1838 plus de 12000 enfants dépendaient de la Charité de Lyon et près de 11000 enfants sont placés dans les zones de mise en nourrice au premier rang desquelles le Bugey, le Revermont et le Vivarais.

Qui étaient les mères?
Les enfants étaient principalement nés de filles-mères ou vivant en concubinage. On trouve aussi certains cas de domestiques séduites par leur patron, des jeunes femmes violées ou contraintes à la prostitution, des veuves depuis plus de 9 mois enceintes d'un enfant illégitime conçu après le décès de leur mari. La plupart de ces jeunes femmes faisait partie des milieux populaires voire prolétaires de Lyon et elles étaient souvent des ouvrières de la Fabrique Lyonnaise aux ressources très précaires et cherchant du réconfort avec un compagnon de travail. En 1840, Louis René Villermé enquête chez les soyeux lyonnais et écrit «  Presque tous les nouveaux nés sont placés en nourrice dans les départements voisins car les mères n'ont pas le choix : elles ne peuvent travailler dans les ateliers de soie et élever leurs enfants. Elles récupèrent le bébé quand il est sevré ou généralement quand il marche. »
 Le parcours des enfants après leur naissance:
L'envoi des enfants dans des familles nourricières en milieu rural va se substituer au système de l'enfermement des enfants au sein des hopitaux.
Après un examen de santé, ils sont vaccinés et envoyés en milieu rural. Ce sont des enfants âgés de deux ou trois jours qui font ce voyage. Pour les administrateurs du Service des Enfants Assistés le milieu rural est considéré comme plus sain pour les nourrissons. Il permet de recourir à des nourrices moins rémunérées et d'éloigner l'enfant de ses parents. Le placement en milieu rural dure jusqu'au douzième anniversaire et souvent jusqu'à la majorité. C'est pourquoi un système de plus en plus lourd est mis en place : il faut recruter des nourrices, les surveiller, les rémunérer, assurer le transport des enfants, faire des visites au domicile des nourrices etc. Pour cela des employés ont été recrutés et des agences locales ont été crées. Les maires des communes concernées ont contribué au fonctionnement du système. Dans certaines zones rurales, la concentration de nourrices et d'enfants placés a crée une véritable industrie et l'apport d'argent liquide et de main d'oeuvre à bon marché a joué un rôle économique non négligeable surtout dans les régions pauvres.

Les Nourrices
A partir de 1843, un règlement de prise en charge a été instauré ; la nourrice devait se déplacer à l'hospice pour prendre l'enfant, y passer une nuit, subir une visite médicale pour contrôler son état de santé et vérifier si elle était en mesure d'allaiter au sein un nourisson. L'administration lui remettait une fiche sur laquelle figure l'identification de l'enfant ainsi que la sienne. Sur cette fiche sont également rappelés ses devoirs. La nourrice était indemnisée pour ses frais de déplacement et recevait une gratification. Mais il était fréquent qu'un commissionnaire appelé parfois meneur soit chargé de convoyer plusieurs enfants et de les apporter aux familles nourricières en effectuant une tournée. Les enfants ne sont placés que dans des familles légitimes au sein de laquelle se trouve une femme mariée ou veuve. Les âges des mères nourricières peut varier de 18 à 65 ans. L'administration préfère confier des enfants à des femmes pouvant les allaiter au sein mais certaines femmes pouvaient les alimenter artificiellement au biberon. Un enfant pouvait vivre successivement au sein de plusieurs familles que ce soit en raison du décès de la nourrice, du mauvais traitement reçu ou de la mésentente de l'enfant avec la famille. Les hospices de Lyon ne confiaient les enfants qu'à des familles pratiquant la religion catholique. Au 18ème siécle, les nourrices devaient présenter chaque mois l'enfant à un agent communal chargé de veiller à la qualité des soins. Plus tard dans le courant du 19ème siècle les femmes désirant recevoir un enfant devaient présenter un certificat de bonne vie et moeurs signé par le maire. Ce certificat précise si la femme est en mesure de l'allaiter au sein et rappelle le nombre d'enfants auxquels elle a donné naissance et à quant remonte sa dernière maternité. Les nourrices doivent déclarer à la mairie l'arrivée de tout enfant et elles sont soumises à la visite d'un mèdecin inspecteur. Le responsable de l'agence ou le maire doit contrôler l'équipement nécessaire en particulier la présence d'un berceau et d'un pare feu.

Devoirs d'une nourrice.
Elles doivent nourrir l'enfant, le tenir propre, surveiller sa santé, le traiter avec douceur, veiller à sa sécurité et lui accorder un minimum de confort. Elle doit obligatoirement posséder un pare feu pour éviter les accidents. L'enfant doit avoir son propre lit, privilège rare pour les enfants de milieu modeste à cette époque. Il n'y avait pas de chambre privative et tous les membres de la même famille dormaient dans la même piéce.

Organisation du service et création d'agences
Dans la seconde moitié du 19 ème siècle, des agences ont été établies dans les principales zones de placement. La localisation des agences doit permettre de faire plus régulièrement des tournées de visites et recruter des nourrices. A la fin du 19 ème siècle, chaque agent doit visiter entre 700 et 1200 pupilles répartis dans 50 à 100 communes. La charge est importante et les déplacements nombreux. Les agents sont sous l'autorité d'un inspecteur qui réalise sa tournée d'inspection en avril et mai, août et septembre pour éviter les difficultés hivernales et les grands travaux agricoles mais ce fonctionnement est critiqué car les visites étaient prévisibles. Les agents doivent refuser tout cadeau de la part des nourriciers. Quelques agents ont été suspectés de corruption mais c'est un comportement marginal.

Le devenir des enfants
Dans certains cas, la mère reprenait son enfant. Le taux de reddition des Hospices Civils est variable suivant les années : il est de 10,9 % en 1833 à 21,4 % en 1861. Les familles nourricières après le sevrage de l'enfant deviennent gardiennes et doivent donner au jeune une éducation morale et religieuse, l'envoyer à l'école, aux offices religieux et au catéchisme et ceci dès l'âge de 6 ans. Puis les pupilles changent de statut à leur douzième ou treizième anniversaire et signent leur premier contrat d'apprentissage. L'administration préfère que les enfants connaissent des placements stables et 39,8 % des enfants ne connaissent qu'une famille nourricière, 38,10 % des enfants ne connaissent que deux familles nourricières.


 A partir de la fin du 18ème siècle les placements deviennent de plus en plus fréquents dans le Vivarais et particulièrement dans le Nord Ardéche. A la fin du 19ème siècle, c'est l'Ardéche qui reçoit le plus grand nombre d'enfants assistés lyonnais avec 41,6 % du total notamment les communes du Nord Ardéche.  

 LES ENFANTS PLACES A NOZIERES

Les actes de décès de Nozières de 1876 à 1885 (10 ans) permettent de faire une petite analyse de ces placements d'enfants en milieu rural.

Le nombre d'enfants placés décédés avant leur deuxième année sur cette période de 10 ans est de 157 sur un total de 358 enfants. La différence 201 enfants correspond aux enfants natifs de Nozières décédés toujours avant leur deuxième année. La variation est de 13 décès en 1885 à un maximun de 25 en 1878 et 1879.
En considérant un taux de mortalité de 20% à 30%, on peut estimer le nombre d'enfants placés par an à Nozières de 80 à 115. A Nozières qui compte 1279 habitants en 1831, 84 enfants sont placés cette année là par les Hospices Civils de Lyon. En 1842 d'après le répertoire des communes de placement de la Charité, la  ,  le nombre d'enfants placés à Nozières mentionné dans ce registre est de 104 grands enfants et 50 petits.
La plupart des 157 enfants décédés à Nozières pour la période 1876-1885  étaient de père inconnu soit 112 enfants. 4 étaient orphelins de père et mère.

Profession des mères :
Industrie textile : 15 tisseuses ou passementières, 8 devideuses, 6 couturières, 4 guimpières, 3 toilleuses, 1 giletière, 1 modiste, 1 brodeuse 1, repasseuse.
Services : 39 domestiques, 20 ménagères, 12 lingères, 4 blanchisseuses, 1 employée
Autres : marchande ambulante 1, cultivatrice 1, polisseuse 1, doreuse 1, journalière 2

Profession des pères :
teinturier, tailleur de pierres, gardien de la paix, monteur sur bronze, typographe, chapelier, tailleur d'habits, armurier, tisserand, employé, ouvrier en soie, employé chemins de fer, cocher, marchand de boyaux, cordonnier, mineur, moulinier.

Provenance des enfants placés dans cette période 1876-1885
Lyon 145 enfants
Saint Etienne : 8 enfants uniquement pour l'année 1876
Vienne 1
Chasse 1
Givors 1
Fontaine sur Saône 1

Organisme responsable des placements.La plupart étaient placés par le Service des Enfants trouvés de Lyon, par l'hôpital de la Charité de Lyon et par l'Hospice de Saint Etienne pour ceux en provenance de Saint Etienne

Il est mentionné dans les actes de décès pour certains enfants :
placement par le bureau Boissieux 8, par le bureau Boissa 10, par le bureau Vial 3, par le bureau Brunet 2, par le bureau Tenet 1.

Les familles nourricières de Nozières d'après les actes de décès
Profession des pères nourriciers : agriculteurs pour la majorité, 2 maçons, 1 charpentier, 1 cantonnier.
Age des pères nourriciers : de 21 ans à 61 ans.
J treve
sources : registre des dc de nozières
                  Aux marges de la famille et de la société de Guy Brunet


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